Le parc éolien en mer de Fécamp, le défi de la préservation du paysage

Au large de Fécamp (Normandie), l’installation du nouveau parc éolien est en passe d’être achevée. Un véritable défi qui conjugue production d’électricité d’origine renouvelable, préservation du paysage et redynamisation d’un territoire. Retour sur ce projet au carrefour des enjeux de coopération territoriale.


C’est depuis le cap Fagnet, perché à 110 mètres au-dessus du niveau de la mer, que l’on peut admirer l’un des plus beaux panoramas de la côte d’Albâtre. En contrebas, Fécamp se découvre, sa plage et son port, nichés au creux d’une vallée entourée des majestueuses falaises de craie. Et au large, à plus de 13 kilomètres du sémaphore, se dresse une forêt de petits mâts blancs, chacun flanqué de trois pales. S’étendant sur près de 60 kilomètres carrés, le parc éolien offshore de Fécamp sera complètement en service courant 2024. En date du 5 février 2024, une cinquantaine des 71 éoliennes du parc ont déjà été installées et produisent l’équivalent de 30 % des besoins en énergie de la Seine-Maritime. À terme, ce projet porté par la société Parc éolien en mer de Fécamp, (EDF Renouvelables, Enbridge, CPP Investments et Skyborn Renewables) alimentera l’équivalent de la consommation d’électricité annuelle de 770 000 personnes en électricité grâce à la force des vents marins. 

500 mégawatts

puissance installée du parc.

1 400 emplois

pour la construction du parc.

100 postes

environ pérennisés pour la phase d’exploitation, d’une durée de 25 ans.

Fécamp : un territoire plein d’énergies 

Fécamp n’a pas été choisi au hasard pour ce nouveau projet offshore. Des études menées sur plusieurs années par les porteurs du projet ont permis d’évaluer la compatibilité de cette implantation industrielle avec les enjeux environnementaux, les activités humaines, les usages de la mer et les enjeux paysagers. Dans le même temps, les équipes de l’observatoire EOLENMER, mis en place par l’État et financé par l’ADEME, ont réalisé des dizaines d’entretiens avec habitants et élus afin de dresser le portrait du territoire et d’en capter les enjeux sociaux et écologiques. 

Plage de Fécamp, vue depuis le site de Notre-Dame du Salut
Plage de Fécamp, vue depuis le site de Notre-Dame du Salut

Replongeons dans l’histoire de la ville pour mieux comprendre les ressorts de cette décision. Premier port morutier français de l’après-guerre, la « Grande Pêche de Fécamp », comme on dit alors, connaît le déclin à la fin des années 1980, obligeant le territoire à se tourner vers la terre pour développer son économie. Marquée par la présence d’industries et très orientée vers les énergies, la Normandie possède le deuxième plus grand parc nucléaire de France (soit 17 % de la production). Terre d’énergie construite autour du nucléaire et de la pétrochimie, ce territoire s’est doté depuis 2009 d’une filière appelée Énergie Normandie, qui intègre les objectifs de mix énergétique afin d’atteindre les objectifs des Accords de Paris. Y développer les énergies renouvelables en complément était cohérent autant que nécessaire. Autre argument en faveur de Fécamp, c’est bien sûr le vent : omniprésent, puissant et constant. En 2009, un premier parc terrestre de cinq éoliennes avait d’ailleurs déjà été installé sur les hauteurs de la ville ! Ce projet éolien offshore, c’est donc pour la ville une manière de renouer avec son passé et une économie liée à la mer, et d’embrasser le destin énergétique du territoire. 

À Fécamp, les premières éoliennes terrestres intallées sur le territoire
À Fécamp, les premières éoliennes terrestres intallées sur le territoire 

Entre impact paysager et attraction touristique

Un tel projet n’a bien sûr pas été sans susciter appréhensions et interrogations dans la population comme chez les acteurs locaux. En premier lieu : la pêche et la préservation des paysages emblématiques du territoire (Fécamp faisant notamment partie du Grand Site Falaises d’Étretat-Côte d’Albâtre1, s’étendant sur 13 communes, et qui s’est doté d’un plan de paysage intégrant la présence du parc éolien). « II y a eu des débats sur le positionnement du parc en mer, explique Thomas Eglin, ingénieur à l’ADEME en charge des enjeux écologiques et paysagers liés aux énergies renouvelables. La géométrie finale du parc n’est d’ailleurs pas la plus optimale d’un point de vue technique, mais elle a été pensée avec les acteurs du territoire pour en limiter l’impact visuel. »  Le plan de paysage du Grand Site vise notamment à lisser la fréquentation touristique sur l’année, au fil des saisons et sur l’ensemble du territoire. Le parc éolien prend alors tout son sens dans cet objectif de découverte sur tout le territoire, avec le développement d’un tourisme industriel des énergies renouvelables. Des visites financées par EDF Renouvelables ont déjà été organisées pour découvrir le parc ; les développer depuis le port de Fécamp (qui sera utilisé pour l’exploitation et la maintenance) fait déjà partie des pistes envisagées par la municipalité ! Thomas Eglin cite le cas réussi de Saint-Nazaire : « L’initiative de la visite en bateau du parc de Saint-Nazaire est un vrai succès, les rotations des bateaux ont été doublées. La curiosité est le moteur de la découverte et c’est souvent un bon moyen de faire de la pédagogie. »

Ce parc est aussi l’histoire de l’acceptabilité d’un tel projet. Stéphanie Cayeux, adjointe au maire de Vattetot-sur-Mer, commune de 328 habitants entre Fécamp et Étretat, explique : « Le temps long de la mise en place du parc a permis à nos administrés de s’habituer à ce changement visuel. De plus, le changement climatique est visible et marqué sur notre territoire (recul du trait de côte, éboulements), ce qui a provoqué une prise de conscience et convaincu de l’utilité de miser sur les énergies renouvelables. »

Stéphanie Cayeux
Stéphanie Cayeux,
adjointe au maire de Vattetot sur Mer

Enfin, la taxe éolienne, compensation financière proposée par l’État aux communes concernées, a joué un rôle important dans l’acceptation du parc par les élus. « À Vattetot-sur-Mer, cette redevance va notamment permettre de financer la rénovation énergétique des bâtiments de la commune, ainsi qu’un nouvel aménagement des espaces verts. C’est une opportunité pleine de sens et qui n’aurait jamais été possible sans cette taxe éolienne. Notre territoire tout entier doit s’inscrire dans la transition énergétique », souligne Stéphanie Cayeux. 

Florence Thibaudeau-Rainot, présidente du syndicat mixte Grand Site Falaises d’Étretat-Côte d’Albâtre, nuance et prend à coeur sa mission de préservation du territoire : « Notre paysage aujourd’hui n’est pas le même que celui qui a candidaté en 2015. On sait cependant que le parc éolien est utile, donc mon rôle en tant que présidente du Grand Site, avec notamment le plan de paysage est de trouver le consensus : faire cohabiter le parc avec nos paysages tout en décrochant l’assurance que de nouveaux projets ne viendront pas davantage dénaturer l’esprit des lieux. »

Falaises de Fécamp, où l’on peut apercevoir quelques éboulements, liés à l’érosion des côtes 

Accompagner la montée en puissance des parcs éoliens en mer 

Pour répondre à l’indispensable développement des énergies renouvelables et à une hausse de la demande en électricité renouvelable, une cinquantaine de parcs éoliens devraient voir le jour au large des côtes françaises d’ici à 2050, avec 40 à 45 gigawatts de puissance installée. De nombreux projets qui, dans leur volonté de concilier développement durable, respect des territoires et des écosystèmes, pourront s’inspirer de l’exemple de Fécamp. 

« Un plan de paysage pour remettre les citoyens au coeur du projet »

Stefan Louillatchef du service Électricité renouvelable et réseaux à l’ADEME

« Le développement des énergies renouvelables est impératif, mais il peut être l’objet de nombreuses oppositions. Celles-ci sont souvent liées au sentiment de dégradation du cadre de vie et du paysage, de l’absence de concertation, voire, dans le cas de l’éolien en mer et de la pêche, au risque sur l’activité.
La démarche “plan de paysage” est selon nous un moyen de transformer la façon dont les énergies renouvelables se développent, en considérant les aspirations et les attentes des habitants et des acteurs du territoire. C’est une démarche volontaire, destinée à définir un projet de territoire par l’intermédiaire du paysage. Il se structure autour de trois temps forts : un diagnostic qualitatif associant les citoyens, la coconstruction des objectifs de qualité paysagère et le développement d’un programme d’actions.
Ces démarches peuvent s’alimenter des résultats d’études comme ceux du programme EOLENMER ou des actions de sensibilisation à destination des scolaires. Il s’agit du futur énergétique d’un territoire que l’on dessine, et pour cela il faut associer, concerter, organiser le débat. De ce point de vue, Fécamp est exemplaire !
La question des paysages est très liée à la visibilité des parcs. Elle est un point de focale et la meilleure raison d’inviter les habitants à s’interroger sur l’avenir qu’ils souhaitent dessiner pour leur territoire. Il faut tenir compte de son identité, de ses ressources, et développer la volonté de lui faire jouer son rôle dans la transition énergétique. »

1. Il est membre du Réseau des Grands Sites de France depuis 2019 (qui s’étend sur 13 communes, de Fécamp à Saint-Jouin-Bruneval, avec Étretat comme épicentre). Il s’est doté en 2022 d’un plan de paysage qui entend préserver les paysages du territoire, tout en conciliant la qualité de vie des habitants et l’accueil des visiteurs. 


Ce parc porte un enjeu de rayonnement territorial et de génération, sa mise en fonctionnement clôt un chapitre. Aujourd’hui, l’avenir industriel de notre territoire est tourné vers les nouvelles énergies et en adéquation avec les objectifs ambitieux de production d’énergies renouvelables en mer de l’Etat. 

Florentin Cognie, adjoint au maire de Fécamp en charge de la transition énergétique et environnementale